En octobre 2017, je passai deux jours à Aachen, la ville allemande connue en français sous le nom d’Aix-la-Chapelle. Je revenais d’une rencontre de collectionneurs d’automobiles anciennes à Maastricht — à quarante kilomètres de là — et j’avais voulu profiter de la proximité pour faire une première incursion dans cette ville dont je connaissais l’histoire mais que je n’avais jamais visitée. La Peugeot 404 avait tenu le trajet depuis Ajaccio via Gênes et le tunnel du Mont-Blanc sans incident notable.
Aachen est une ville d’environ 250 000 habitants dans l’extrême ouest de l’Allemagne, au point de rencontre des frontières allemande, belge et néerlandaise. Elle est connue pour deux choses principales : avoir été la résidence de l’empereur Charlemagne au tournant du IXe siècle, dont le palais et la chapelle palatine constituaient le centre politique de l’Empire carolingien, et ses sources thermales d’eau sulfureuse, qui ont attiré des curistes depuis l’époque romaine.
La cathédrale d’Aix-la-Chapelle — le Dom — est construite autour de la chapelle palatine originale érigée entre 796 et 805 par Charlemagne. L’octogone central, couvert d’une coupole de trente et un mètres de hauteur, est l’un des édifices carolingiens les mieux préservés d’Europe. Sa structure mathématique — basée sur les proportions de la salle de trône de Ravenne et du Saint-Sépulcre de Jérusalem — s’apprécie mieux en connaissant ses sources que simplement en le visitant. J’avais relu le soir précédent les quelques pages que ma vieille encyclopédie Larousse consacrait à l’architecture carolingienne.
J’entrai dans la cathédrale à l’ouverture, un mercredi matin de mi-octobre. Le lieu était presque désert, à l’exception d’un groupe de lycéens allemands qui visitaient avec leur professeur d’histoire. L’octogone original frappe d’abord par sa relative petitesse comparée aux cathédrales gothiques que je connaissais — il est beaucoup plus resserré que ce que les photographies laissent supposer. Puis, en levant les yeux vers la coupole et en comprenant que ces pierres ont été assemblées il y a douze siècles, la perception change.
Le tombeau de Charlemagne, dans le chœur gothique, est moins impressionnant que la châsse en or qui contient ses reliques et qui est exposée dans le Trésor de la cathédrale. Ce trésor — accessible séparément — rassemble une des collections de pièces d’orfèvrerie médiévale les plus importantes d’Europe, dont la croix de Lothaire du Xe siècle et l’évangéliaire de la cour carolingienne. J’y passai une heure.
J’ai noté dans mon carnet de terrain ce que j’appris lors d’une conversation avec un guide retraité, Klaus, que je croisai dans un café du centre-ville après la visite. Klaus avait travaillé pendant trente ans comme guide officiel des monuments d’Aachen. Il m’expliqua que le Dom n’est pas seulement un monument religieux — c’est aussi un objet politique. « Charlemagne l’a construit pour affirmer que son empire était la continuité légitime de l’empire romain d’Occident. Les dimensions et les matériaux étaient choisis pour ça. Ce n’est pas de la spiritualité, c’est de la propagande architecturale. »
Dans l’après-midi, je trouvai par hasard l’atelier d’un mécanicien spécialisé dans la restauration de Volkswagen d’avant 1975, situé dans une rue industrielle à l’est du centre. Le propriétaire, Peter, avait soixante ans et travaillait seul dans un local de deux cents mètres carrés encombré de pièces détachées, de carrosseries en cours de restauration et d’une documentation technique que j’estimai à plusieurs centaines de volumes. Il restaurait principalement des Coccinelle — Käfer en allemand — depuis 1981.
Peter me montra une Coccinelle de 1967 en cours de restauration complète, commencée un an auparavant, dont il avait déjà passé cinq cents heures de travail. La carrosserie avait été décapée à la sableuse, les zones rouillées remplacées par de la tôle d’origine, et la mécanique entièrement révisée avec des pièces neuves fabriquées par des ateliers artisanaux spécialisés en Espagne et au Mexique — les deux pays qui ont continué à produire des pièces Coccinelle après l’arrêt de la production originale en Allemagne en 1978.
Nous parlâmes pendant une heure de la différence entre les Coccinelle de différentes années de production, de la qualité de la tôle utilisée selon les décennies, et des problèmes spécifiques de l’électricité 6 volts des modèles d’avant 1967. C’était une conversation que j’aurais pu avoir avec un collectionneur de Peugeot 404 : les mêmes préoccupations sur les pièces introuvables, la même passion pour les détails techniques qui distinguent les modèles et les années.
Je quittai Aachen le deuxième matin pour reprendre la route vers Calais, d’où je prendrais le ferry pour Douvres. La cathédrale m’avait davantage intéressé que je ne l’avais anticipé, et l’atelier de Peter m’avait rappelé que les collectionneurs d’automobiles anciennes partagent partout les mêmes préoccupations, quelle que soit la langue dans laquelle ils en parlent. Cette histoire me rappelle que les meilleures saveurs naissent de la patience et de la rencontre.