En mars 2023, je passai deux jours à Alberobello, dans la province de Bari en Apulie. C’était ma troisième visite dans les Pouilles, mais la première fois que je consacrais du temps à cette ville spécifiquement. Lors de mes deux séjours précédents — en 1991 et en 2007 — j’avais traversé la région en voiture en m’arrêtant dans les masseries et les tonnelles à vin, sans m’attarder dans ce qui m’apparaissait comme un site touristique trop organisé. J’avais tort, en partie.
Alberobello est une ville d’environ 10 500 habitants dont la partie historique — les Rioni Monti et Aja Piccola — abrite environ mille quatre cents trulli, ces habitations à toit conique en pierre calcaire sèche caractéristiques de la région des Murge. Classés au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1996, les trulli d’Alberobello constituent une des architectures vernaculaires les plus photographiées d’Europe. Cette notoriété a transformé le centre historique en commerce touristique dense : chaque trullo vendu ou loué à des boutiques de souvenirs, des restaurants ou des hébergements.
J’arrivai un dimanche soir de mars, hors saison, ce qui changeait considérablement l’atmosphère. La plupart des boutiques étaient fermées, et les ruelles du Rione Monti n’accueillaient que quelques voyageurs épars. J’avais réservé une chambre dans une petite pension tenue par une famille depuis trois générations, à cinq minutes à pied du centre historique — un choix délibéré pour éviter de dormir dans un trullo reconverti en chambre d’hôtes dont les modifications intérieures avaient souvent compromis l’intégrité structurale d’origine.
La propriétaire de la pension, une femme de soixante-dix ans prénommée Rosa, m’indiqua le lendemain matin comment me rendre chez un artisan qu’elle connaissait depuis l’enfance : Salvatore, charpentier de métier reconverti depuis 1987 dans la restauration des charpentes de trulli. Son atelier se trouvait dans une rue latérale du Rione Aja Piccola, à l’opposé des circuits de visite habituels.
Salvatore a soixante-neuf ans. Il avait commencé sa carrière comme charpentier industriel dans les années 1970, avant de revenir à Alberobello pour reprendre l’atelier de son père qui restaurait les structures de trulli pour les habitants locaux. Sa spécialité est la réparation des dalles de couverture — les chiancarelle — et des pousses de faîtage en calcaire qui constituent la partie supérieure des toits coniques. Ces matériaux, taillés à la main dans des carrières des environs, ont des dimensions et des épaisseurs standardisées par la tradition locale mais variables d’un artisan à l’autre.
Salvatore m’expliqua la mécanique du toit trullo pendant plus d’une heure. « Le principe de base est la gravité, pas le mortier. Les pierres s’emboîtent de façon à ce que la pluie s’écoule vers l’extérieur. Si on met du mortier entre les pierres — ce qu’on a fait pendant trente ans parce que c’était plus rapide — le toit perd sa capacité à respirer et commence à se dégrader de l’intérieur. Aujourd’hui on revient à la pose à sec. »
J’ai noté dans mon carnet de terrain que cette conversation sur la mécanique de construction était impossible à avoir dans le centre touristique du Rione Monti, où les trulli étaient des décors commerciaux plutôt que des bâtiments vivants. La connaissance technique de Salvatore — la différence entre les épaisseurs de chiancarelle selon leur position dans la coupe, les techniques de pose des trulli de grande taille versus les trulli d’habitation — représentait un savoir-faire que je n’aurais pas trouvé dans aucun guide.
Alberobello mérite la visite pour au moins deux raisons que j’aurais été incapable d’anticiper avant d’y séjourner. La première est la différence entre le Rione Monti, entièrement commercialisé, et le Rione Aja Piccola, à quelques centaines de mètres, où des familles habitent encore dans des trulli agrandis et adaptés à la vie contemporaine. Cette coexistence entre patrimoine classé et usage résidentiel ordinaire est rare parmi les sites UNESCO que j’ai visités.
La deuxième raison est le plateau des Murge lui-même, cette plaine calcaire qui s’étend autour d’Alberobello et qui est la vraie raison pour laquelle les trulli ont été inventés ici. La pierre abonde, le bois manque, et les trulli sont une réponse logique à cette géographie. Passer une journée à rouler sur les routes secondaires entre Alberobello, Locorotondo et Cisternino — les routes blanches locales — permettait de comprendre le tissu agraire qui a produit cette architecture.
Je quittai Alberobello le deuxième après-midi par la route vers Martina Franca, en m’arrêtant dans un atelier de charcuterie artisanale que Rosa m’avait indiqué. La capocollo et la soppressata que j’achetai là venaient de porcs élevés dans les fermes des environs. Le propriétaire, un homme qui semblait avoir environ cinquante-cinq ans et qui ne parlait pas français, m’expliqua en gestes et en quelques mots d’anglais les différences entre ses méthodes de séchage et celles des producteurs industriels. Voilà pourquoi j’y retourne, un peu plus curieux qu’avant.