Castel Dell : Un Domaine Discret en Corse

En septembre 2022, je séjournai pour la première fois au Castel Dell, un domaine viticole situé dans l’arrière-pays de la Haute-Corse, à une trentaine de kilomètres au nord-est de Corte sur la route qui monte vers les villages de montagne de la Castagniccia. J’avais appris l’existence de ce lieu par un vigneron de ma connaissance à Ajaccio, qui m’en avait parlé en termes vagues : « Un domaine où on peut dormir, et où on mange bien. » Ce genre de recommandation, dans ma pratique du voyage, mérite toujours d’être vérifié.

Le Castel Dell n’est pas un hôtel au sens courant du terme. C’est une propriété familiale transmise depuis plusieurs générations, qui a ouvert quelques chambres à des hôtes depuis le début des années 2000, parallèlement à son activité viticole et agricole. Le bâtiment principal est une bâtisse en granit gris typique de la construction rurale corse, avec des murs épais de soixante centimètres qui maintiennent une température constante à l’intérieur même lors des journées les plus chaudes de l’été.

J’y fus accueilli par Stéphane, le fils du propriétaire d’origine, qui gère le domaine depuis le décès de son père en 2018. Stéphane a quarante-deux ans, il a étudié l’agronomie à Corte avant de revenir sur la propriété familiale. Il parlait du domaine avec la précision d’un homme qui connaît chaque parcelle, chaque cep, chaque pièce de la maison — et avec la réserve de quelqu’un qui n’a pas besoin de vendre ce qu’il propose.

La chambre que j’occupai donnait sur les vignes et sur la crête boisée au-dessus du domaine. Le mobilier était sobre, fonctionnel, en bois naturel probablement fabriqué localement. Un lit en châtaignier, deux chaises, une armoire, une table. Pas de télévision, pas de climatisation — la maison n’en avait pas besoin à cette saison et à cette altitude, environ 450 mètres. La salle de bain, commune aux deux chambres de ce couloir, était équipée d’un chauffe-eau solaire que Stéphane m’avait appris à régler correctement lors de mon arrivée.

Les repas du soir étaient servis dans la grande salle du rez-de-chaussée, autour d’une table commune que partageaient les hôtes présents. Ce soir-là, nous étions cinq : moi, un couple de randonneurs alsaciens qui venaient depuis quinze ans, et deux marcheurs suisses de passage sur le GR20. Stéphane apporta les plats lui-même : une terrine de porc charcutière, une côte de veau rôtie au romarin avec des haricots corses, un plateau de fromages locaux dont un brocciu frais qui avait été préparé le matin même. Le vin était le blanc du domaine, un vermentino de l’année précédente d’une fraîcheur et d’une minéralité remarquables.

J’ai noté dans mon carnet de terrain plusieurs aspects qui distinguent ce type d’hébergement des chambres d’hôtes standardisées. Le premier est la cohérence entre ce que le lieu produit et ce qu’il sert. Ici, le vin, les fromages et une partie des légumes venaient du domaine ou d’échanges avec des voisins proches. Cette économie locale fermée donne aux repas une logique que les menus de restaurants ne peuvent pas reproduire.

Le deuxième aspect est l’accès à des informations que les circuits touristiques classiques ne donnent pas. Au cours du dîner, Stéphane nous parla d’un moulin à huile d’olive en activité à huit kilomètres, tenu par un homme de soixante-dix-huit ans qui pressait encore ses olives selon une méthode à pierre. Il nous indiqua la route exacte, le nom du propriétaire, et les heures auxquelles il était généralement présent. J’y passai le lendemain matin avant de quitter la région.

Le domaine viticole lui-même mérite quelques lignes. Les vignes du Castel Dell couvrent environ huit hectares, répartis entre vermentino blanc, nielluccio rouge et grenache. La vinification se fait sur place dans une cuverie construite dans les années 1970 et progressivement modernisée. Stéphane m’expliqua qu’il travaillait depuis cinq ans à réduire les intrants chimiques sans passer à une certification biologique officielle — « le cahier des charges bio impose des contraintes administratives qui ne correspondent pas à notre mode de fonctionnement. » Une position que j’avais entendue chez d’autres vignerons de la région et qui reflète un pragmatisme propre à l’agriculture insulaire.

La Castagniccia, région où se trouve le domaine, est l’une des zones les moins visitées de la Corse intérieure. Les châtaigniers millénaires qui couvrent les versants ont longtemps été la base de l’économie locale, avant que l’exode rural du XXe siècle ne vide les villages. Aujourd’hui, certains hameaux de la région n’ont plus que quelques habitants à l’année. Cette situation a préservé le paysage mais fragilisé les savoir-faire locaux que Stéphane et quelques autres producteurs s’efforcent de maintenir.

Je quittai le Castel Dell le troisième matin, après une visite rapide de la cuverie avec Stéphane qui m’expliqua les différences entre les millésimes 2019 et 2021. Je repartis avec deux bouteilles du vermentino et les coordonnées du moulin à huile. C’est une leçon que les routes secondaires m’ont enseignée : les meilleures adresses ne sont jamais dans les guides, elles sont dans la conversation du soir autour d’une table.